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Chapitre 36
Fake news : et le mensonge des responsables publics ?
On légifère contre la désinformation venue des réseaux. La parole officielle inexacte, elle, ne connaît aucune conséquence.
Le débat démocratique suppose un socle de faits partagés. On peut diverger sur les priorités, les valeurs et les solutions ; on ne peut pas discuter si chacun apporte sa propre version de la réalité.
La désinformation est devenue un sujet de politique publique. Une loi de 2018 permet d'agir contre la diffusion massive de fausses informations en période électorale. Le règlement européen sur les services numériques impose depuis peu aux plateformes des obligations de modération et un rapport annuel de transparence, dont le régulateur français assure la supervision : son bilan annuel examine désormais les principaux réseaux sociaux et moteurs de recherche et adresse des recommandations à la Commission européenne comme aux plateformes. Des services de l'État surveillent par ailleurs les manipulations d'origine étrangère, et des rédactions ont développé des cellules de vérification.
Ces efforts portent sur un versant du problème. L'autre versant est presque intact.
La parole officielle inexacte
Une déclaration ministérielle qui reprend un chiffre invalidé. Un bilan présenté avec une période de référence choisie pour flatter le résultat. Une comparaison internationale amputée des pays qui contredisent la démonstration. Une affirmation sur un texte de loi que le texte ne contient pas.
Ces situations relèvent rarement du mensonge caractérisé : il y a l'approximation, la note mal relue, le raccourci d'antenne, la statistique reprise sans vérification. Elles se distinguent des cas, plus rares mais réels, où une chronologie est reconstruite après coup ou une information matérielle contredite alors qu'elle est établie.
Dans tous les cas, la conséquence est la même : la parole publique perd en valeur. Et lorsqu'un citoyen constate qu'une inexactitude officielle n'entraîne rien, il en tire une conclusion logique pour l'ensemble du discours institutionnel.
Pourquoi c'est difficile à traiter
Il faut prendre au sérieux les objections, car elles sont solides.
La frontière entre l'erreur, l'approximation, l'interprétation contestable et le mensonge délibéré est parfois indiscernable. Confier à une autorité le soin de dire le vrai en politique créerait un pouvoir dont on imagine sans peine les dérives, et les régimes qui ont institué des ministères de la vérité ne sont pas des modèles. Les parlementaires bénéficient par ailleurs, dans l'exercice de leur mandat, d'une immunité qui protège la liberté du débat et à laquelle on ne peut toucher à la légère.
Ces objections interdisent une police de la parole publique. Elles n'interdisent pas des mécanismes plus modestes.
Ce qui est faisable
Rendre les sources obligatoires. Toute donnée chiffrée avancée dans une communication officielle devrait s'accompagner de sa source, de sa date et de son périmètre, publiés en même temps. Une affirmation dont on ne peut pas produire l'origine perd d'elle-même son autorité.
Organiser la correction. Lorsqu'une inexactitude est établie par une institution indépendante — juridiction financière, autorité statistique, service d'inspection —, la rectification devrait être diffusée par le même canal et avec la même visibilité que l'affirmation initiale. C'est le principe du droit de réponse, appliqué à la parole publique.
Documenter et rendre visible. La publication systématique des rectifications constatées, sans commentaire ni classement, laisserait aux citoyens et aux journalistes le soin d'en tirer les conséquences. La sanction serait réputationnelle — ce qui suppose, pour produire un effet, que la réputation compte encore ; c'est la limite de tout le dispositif, et elle n'est pas mince.
L'objection : la correction ne rattrape jamais l'affirmation
Le dispositif proposé — sourcer, rectifier, publier — repose sur une hypothèse que la recherche sur l'information contredit largement.
Une rectification atteint une fraction de l'audience de l'affirmation initiale, arrive après que l'opinion s'est formée, et produit dans certains cas un effet contraire : en répétant l'énoncé pour le corriger, on le renforce dans la mémoire. Ce phénomène est suffisamment documenté pour que les organisations de vérification aient modifié leurs propres pratiques. Autrement dit, un droit de réponse appliqué à la parole publique risque d'être une garantie de façade : formellement satisfaisante, pratiquement sans effet sur ce qui a circulé.
Une seconde objection porte sur l'institution chargée de constater. Confier ce rôle aux juridictions financières ou à l'autorité statistique, c'est les exposer à devenir des acteurs du débat politique — et donc à être contestées comme tels, ce qui abîmerait la ressource la plus précieuse dont ce chapitre fait par ailleurs l'éloge : leur crédibilité.
Ces limites conduisent à hiérarchiser les trois pistes. L'obligation de source est la plus solide, parce qu'elle agit avant la diffusion et non après : elle ne corrige rien, elle décourage l'affirmation invérifiable. La publication des rectifications garde une valeur d'archive, utile aux journalistes et aux chercheurs, même si son effet sur l'opinion immédiate est faible. Le droit de réponse à visibilité égale, lui, doit être défendu pour ce qu'il est — une exigence de justice — plutôt que pour une efficacité qu'il n'aura probablement pas.
Renforcer plutôt que policer
Le meilleur rempart contre la désinformation reste une information publique abondante, accessible et vérifiable : données ouvertes, statistiques publiques indépendantes, documents budgétaires lisibles, rapports d'inspection publiés sans délai.
Plus les faits sont disponibles, moins le mensonge résiste. Sans socle factuel commun, une société se fragmente en communautés qui n'ont plus rien à se dire — et cette fragmentation coûte, à terme, bien plus cher que la vérité qu'on aurait pu établir.
Sources et références
Les données citées dans ce chapitre proviennent des publications ci-dessous. Une erreur, une donnée périmée ? Signalez-la.
- Arcom Lutte contre la manipulation de l'information sur les plateformes en ligne, bilan annuel 2026
- Arcom Règlement sur les services numériques (DSA) : obligations et services concernés
- Arcom Superviser les plateformes en ligne et les réseaux sociaux
- Cour des comptes Publications et rapports publics