Accueil › Le manifeste › Souveraineté, vérité et avenir collectif

Chapitre 35

Relocaliser : définir ce qui est stratégique avant de dépendre

La souveraineté moderne n'est pas l'autarcie. C'est la capacité de ne pas être paralysé quand une chaîne casse.

5 minutes de lecture·mis à jour le 8 septembre 2026

La mondialisation des chaînes de production a fait baisser les prix et élargi l'accès à des biens qui étaient hors de portée il y a trente ans. Nier ce bénéfice serait malhonnête ; il s'est traduit dans le pouvoir d'achat de tout le monde.

Elle a aussi produit des dépendances dont l'ampleur n'était pas mesurée avant qu'un événement ne les révèle : masques et principes actifs pendant la crise sanitaire, semi-conducteurs bloquant des usines automobiles entières, gaz et engrais après le déclenchement de la guerre en Ukraine, terres rares et composants électroniques concentrés dans une poignée de pays.

Le mot « relocalisation » recouvre trois choses différentes

Il faut les distinguer, sans quoi la discussion tourne à vide.

Rapatrier une production sur le sol national a un sens pour un nombre limité de secteurs, où la maîtrise complète est vitale et où l'échelle le permet. C'est coûteux, long, et cela ne se décrète pas : reconstituer une filière suppose des compétences, des sous-traitants, des équipements et des débouchés.

Diversifier les sources est souvent plus efficace et plus rapide. Dépendre de trois fournisseurs situés sur trois continents ne coûte presque rien de plus que d'en avoir un seul, et cela supprime l'essentiel du risque.

Constituer des stocks stratégiques, enfin, est la réponse la moins coûteuse pour les produits critiques et stockables. Elle suppose seulement d'accepter une dépense d'assurance en temps normal, ce que les logiques de flux tendu ont désappris.

Identifier avant de décider

Une politique sérieuse commence par un inventaire : pour chaque bien ou composant, d'où vient-il, quelle est la concentration géographique de la production, existe-t-il des substituts, combien de temps tiendrait-on en cas de rupture, et quelles conséquences aurait une interruption de trois mois.

Cet exercice n'a rien de théorique : il est mené par les entreprises pour leurs propres approvisionnements, et il a été partiellement engagé par la puissance publique. Une cinquantaine de médicaments essentiels présentant une dépendance avérée aux importations hors d'Europe ont été identifiés, et une quinzaine de projets de relocalisation soutenus, pour environ cinquante millions d'euros de financement public appelant quelque trois cents millions d'investissements industriels. L'ordre de grandeur mérite d'être retenu : ce ratio d'environ un pour six donne une idée réaliste de ce que coûte une politique de relocalisation, et de ce qu'elle couvre — quelques dizaines de produits, pas une filière entière.

Ce qui manque, c'est une vision d'ensemble à l'échelle du pays, publique, tenue à jour, et discutée. Les secteurs qui ressortent invariablement de ce type d'analyse sont la santé, l'énergie, l'alimentation, les technologies critiques et les infrastructures numériques.

L'échelle européenne est incontournable

Aucun pays européen ne peut, seul, couvrir l'ensemble de ses besoins stratégiques. Le marché national ne justifie pas les investissements nécessaires dans des secteurs à forte intensité capitalistique, et la fragmentation des efforts garantit l'échec.

Cela suppose d'accepter une répartition : tel pays accueille une production, tel autre une autre, avec des garanties d'accès mutuel en cas de crise. C'est difficile politiquement, parce que chaque État veut l'usine sur son territoire, mais c'est la seule voie praticable.

Cela suppose aussi de traiter la question numérique comme une dépendance industrielle à part entière. Un pays dont les administrations, les hôpitaux et les entreprises reposent sur des infrastructures logicielles contrôlées ailleurs a transféré une part de sa souveraineté sans jamais l'avoir décidé.

L'objection : relocaliser peut créer une dépendance plus fragile que celle qu'on supprime

Les économistes du commerce international opposent un argument qui n'est pas idéologique.

Une production unique installée sur le territoire national n'est pas plus résiliente qu'un approvisionnement diversifié : elle est exposée à un incendie, à un conflit social, à une panne d'un site unique — et sans alternative. La sécurité d'approvisionnement dépend du nombre de sources, pas de leur distance. C'est précisément la raison pour laquelle la diversification, présentée plus haut comme une option, est en réalité supérieure à la relocalisation dans la plupart des cas.

Le second argument est celui de la capture. Une filière protégée pour raison stratégique perd la pression concurrentielle qui la maintenait efficace ; l'argument de souveraineté devient alors un argument commercial, invoqué par les acteurs en place pour justifier des prix garantis. L'histoire industrielle française en fournit plusieurs exemples, et il n'existe pas de mécanisme simple pour distinguer, en amont, la dépendance réelle de la rente réclamée.

Cette objection ne remet pas en cause l'inventaire — au contraire, elle le rend indispensable, puisque c'est le seul moyen de trancher entre les deux. Elle impose surtout une conséquence de méthode : tout soutien accordé au nom de la souveraineté devrait être assorti d'une clause de durée, d'objectifs de production vérifiables et d'une évaluation publiée. Sans quoi la souveraineté devient le nom que prend la subvention lorsqu'elle a besoin d'être défendue.

Le coût de la sécurité

Une production plus proche coûte généralement plus cher, et il faut le dire plutôt que de laisser croire que la relocalisation est gratuite. La question n'est donc pas idéologique mais économique : quel surcoût acceptons-nous de payer, sur quels produits, pour ne pas nous retrouver démunis ?

C'est un arbitrage assurantiel, du même type que ceux que fait n'importe quelle entreprise prudente. Il mérite d'être posé ainsi, chiffré et débattu, plutôt que traité par des slogans dans un sens ou dans l'autre.

Une dernière honnêteté s'impose : ce chapitre décrit une méthode, pas un programme. L'inventaire réclamé se heurtera à une difficulté prosaïque — une part des dépendances se situe au troisième ou au quatrième rang de la chaîne d'approvisionnement, chez des fournisseurs que les donneurs d'ordre eux-mêmes ne connaissent pas. Le recensement sera donc toujours incomplet, ce qui est un argument supplémentaire en faveur des stocks et de la diversification, moins tributaires d'une connaissance exhaustive que la relocalisation.

Sources et références

Les données citées dans ce chapitre proviennent des publications ci-dessous. Une erreur, une donnée périmée ? Signalez-la.

  1. Sénat Pénurie de médicaments : trouver d'urgence le bon remède, rapport de commission d'enquête 2023
  2. Direction générale des entreprises France 2030 : accélérer la relocalisation des médicaments essentiels
  3. Sénat Cinq plans pour reconstruire la souveraineté économique 2022
  4. Vie publique Production de médicaments : quelle souveraineté sanitaire de la France ?

À lire ensuite

Sommaire complet →